Pas d'autonomie sans courage politique

 

Pas d’autonomie sans courage politique !

de Pierre SUEDILE

 

 

Le courage politique est le passage obligé vers la revendication sincère et éclairée de l’Autonomie et les autonomistes véritables ne semblent pas pointer massivement le nez à l’horizon. Beaucoup d'« auto-désignés » se sont simplement attachés à une revendication institutionnelle ne présentant aucun risque, car il n’y a aucun danger à prôner une autonomie vidée de sa substance

Parmi les autonomistes il y a d’abord ceux qui ne veulent que l’Assemblée unique, par peur d’une hypothétique mauvaise gouvernance ou par crainte d’une sanction du peuple attaché aux conquêtes sociales et démocratiques et trompé par des apprentis sorciers qui prétendent qu’elles disparaitraient. En vertu de quel principe ? Personne ne sait. Ce que l’on comprend cependant c’est que les élus du congrès, adroitement, en une courte phrase, ont signifié qu’ils renonçaient au domaine social, qui restera donc dans le champ d’application du principe de l’applicabilité de plein droit des lois et règlements (art. 73 de la Constitution). Volonté du peuple et surtout absence de moyens financiers pour le gérer, obligent.

La collectivité territoriale unique, dotée d’une seule assemblée, aura le mérite de permettre l’expérimentation de la responsabilité.

Ceux qui s’opposaient hier à l’arrivée au pouvoir de F. Mitterrand, à la décentralisation, à l’assemblée unique, au seul motif que ce serait la porte ouverte à l’indépendance, ont finalement changé de cap car le grand frère de Paris est favorable au regroupement de la région et du département. Paix à leur conscience.

Il y a ensuite ceux qui, en plus d’une Assemblée unique, réclament des compétences supplémentaires destinées à régler des questions jugées essentielles. Ils se déclinent suivant le nombre et la nature des pouvoirs catégoriels qu’ils sollicitent, mais hésitent à donner à l’autonomie institutionnelle son levier essentiel, le pouvoir normatif dans des domaines de la loi.

Le parti du poète qui s’est réclamé pendant des décennies de l’autonomie politique, aujourd’hui opposé au principe des « pas à gagner », se positionne dans cette catégorie pour des motifs cachés mais également en raison de l’arrivée à sa tête d’une équipe aux convictions douteuses ; le chef n’en fait pas partie, cependant même si ses définitions paraissent insolites et romantiques (ex : autonomie = état d’esprit).

Les premiers motifs sont simples à comprendre. Le président de cette formation n’étant pas en mesure de conduire une liste obligatoirement gagnante aux élections, possédant déjà deux mandats et obligé de par la loi de conserver le dernier qu’il gagnerait, il serait dans l’obligation d’abandonner l’un de ses mandats prestigieux pour un poste de simple conseiller de la future assemblée unique. Il est conscient qu’aucun de ses seconds couteaux n’est en mesure de gagner le scrutin, les meilleurs ayant brûlé leurs fragiles ailes à d’autres élections.

Ne pouvant refuser l’assemblée unique, ce qui le placerait dans une position plus réactionnaire que la droite, il propose un recul de six ans de la consultation relative aux compétences et au pouvoir nouveaux, espérant que ses concurrents atteindraient alors l’âge de se retirer. C’est machiavélique et calculateur, c’est surtout méprisant pour les Martiniquais et pour A. Césaire.

Quant à l’idéologie de ses proches collaborateurs, rappelons simplement que celle qui a assuré quelques mois l’intérim du secrétariat général de son parti a réalisé la performance d’affirmer en cette qualité, devant les caméras de RFO, en plein journal télévisé, qu’elle est une partisane du néolibéralisme et donc de son cortège de privatisations, licenciements, contrat précaire, délocalisation, soumission de l’Etat aux transnationales et aux fonds spéculatifs, dérégulation, déréglementation, démantèlement de la fonction publique, remise en cause de la Sécurité sociale...

L’autonomiste se réclamant de façon constante du combat pour son peuple, doit savoir que seul le pouvoir normatif dans le domaine de la loi, vaut dans une démarche de reconnaissance d’un peuple.

Il s’agit donc d’œuvrer pour le respect de l’identité et de la cohésion du peuple martiniquais, qui serait intégré à un ensemble plurinational. C’est un combat pour le pays, la culture, le sentiment actif d’appartenance à la communauté et pour la reconnaissance de ses luttes émancipatrices. Hors cette ambition, il n’y a place que pour les vaines luttes politiciennes.

Pourquoi le domaine de la loi ? Car la Constitution place de façon énumérative tous les dossiers sensibles dans cette catégorie. S’il est vrai que la Constitution ne reconnait pas le peuple martiniquais et ses attributs, et qu’elle ne propose pas une transformation de la France en Etat plurinational, il n’en demeure pas moins que toutes les questions liées aux attributs du peuple se situent dans le domaine de la loi. C’est la raison pour laquelle celui qui croit au peuple, doit réclamer obligatoirement le pouvoir de produire des textes dans ce domaine. Ceux qui prétendent que les compétences du régime actuel sont suffisantes et n’ont pas été suffisamment exploitées, soit ne reconnaissent pas le peuple et ignorent donc les questions qui lui sont attachées (priorité à l’emploi, à la terre, à l’activité professionnelle, cohésion, dignité, protection des valeurs et traditions, développement du sentiment national...), soit n’ont pas compris que le statut actuel cantonne les élus à la réfection de routes, à l’équipement ou au reversement de prestations définies par l’Etat.

C’est nécessaire mais insuffisant pour qu’un peuple perdure dans l’histoire. Quant à ceux qui affirment que défendre le peuple, c’est vouloir aller à l’indépendance, il convient de leur enseigner le droit constitutionnel comparatif, pour qu’ils comprennent que la France représente l’exception, face aux autres pays (Etats-Unis, Allemagne, Belgique, Italie, Espagne, Danemark,...), qui sont des fédérations, des ensembles plurinationaux dans lesquels les peuples sont tous reconnus et protégés par des règles constitutionnelles. Ce qui parait normal à tous les autres semble iconoclaste à ceux qui ont l’esprit formaté à la française.

Si le système d’assimilation que représente le statut actuel n’autorise aucune avancée, l’impact d’une autonomie simplement institutionnelle et déshabillée du pouvoir normatif dans le domaine de la loi, conduit nécessairement au statu quo.

Quant à l’autonomie accompagnée du pouvoir normatif dans le domaine de la loi, l’autonomie juridique de la Constitution, elle mettra ses défenseurs face à leurs responsabilités. Il ne s’agira pas de philosopher mais de mettre tout son poids dans la balance pour hâter la maturation de la conscience nationale active. Celle-ci confrontée à la jeunesse de notre peuple, à son passé d’esclavage et de colonisation, à son absence d’expérience en matière d’exercice de la responsabilité, aux assauts des puissants médias, à l’appel des sirènes de la consommation, de l’individualisme et du rêve, est aujourd’hui en panne.

A. Césaire en a très tôt compris la gravité, c’est la raison pour laquelle l’accent fut mis sur la bataille culturelle. C’est la plus importante des batailles !

En bref, il y a des coups de bâton à recevoir dans ce domaine mais il est impératif de s’y aventurer. Dans un ensemble plurinational, seule configuration respectueuse des peuples et des hommes, il n’y a pas de peuple sans autonomie et il n’y a pas d’autonomie sans lutte pour la conscience nationale active.

Active car il ne s’agit pas de crier sur tous les toits qu’on est peuple, il s’agit d’acquérir le réflexe de défense dans tous les choix, tous les positionnements, toutes les actions. Il est question de « faire peuple ». C’est à cette condition que le fonctionnaire de l’Etat, la justice, les forces de police, les ministres, les banques, les profiteurs du système d’importation, les grands médias, le législateur, les allogènes, sauront qu’il y a face à eux un peuple décidé. C’est à cette condition que commencera l’émancipation.

Par ailleurs l’autonomiste doit exiger de l’Etat qu’il reconnaisse que, de l’esclavage à la première décentralisation en passant par la colonisation, rien de délibéré et de sérieux n’a été fait pour assurer l’équilibre économique et social de la Martinique. Bien au contraire il a procédé au pillage des ressources, à l’exploitation de sa main-d’œuvre, au dénigrement de ses enfants et à une ségrégation subtile qui a consisté à ne financer que les activités des profiteurs du système.

Ces derniers demandaient et ils recevaient, toujours pour continuer à exploiter, toujours pour continuer à préserver leur hégémonie de caste. L’Etat a en effet créé et entretenu une société stratifiée au profit de familles d’origine européenne, et lorsqu’il s’est agi de décentraliser quelques responsabilités, il leur a ouvert les portes de l’Elysée pour que le pouvoir local soit contourné par leur écoute directe et occulte.

En conséquence, l’autonomiste ne peut qu’adhérer au principe du devoir de réparation qui incombe à la France, au moins par son accompagnement financier substantiel et durable.

Les autonomistes ont donc à faire leurs preuves sur ces terrains et le travail mérite audace et courage politique, pour faire sauter plus d’un verrou. C’est l’âpreté des luttes qui seront conduites dans ces domaines à risques, qui permettra de mesurer les chances de réussite de cette voie stratégique pour le devenir du pays. Seuls ceux qui y adhéreront seront les véritables vecteurs de l’Autonomie. Ils seront les seuls à pouvoir prétendre être d’authentiques autonomistes.

 

Pierre SUEDILE

 

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